Soixante printemps en hiver – une bande dessinée d’Aimée de Jongh et Ingrid Chabbert

Le jour de son 60e anniversaire, Josy refuse de souffler les bougies de son gâteau. Sa valise est prête. Elle a pris une décision : celle de quitter mari et maison pour reconquérir sa liberté en partant avec son vieux van VW ! Les membres de sa famille, d’abord sous le choc, n’auront dès lors de cesse de la culpabiliser face à ce choix qu’ils considèrent égoïste. Josy, va heureusement tenir bon, trouvant dans le CVL (« Club des vilaines libérées ») des amies au destin analogue et confrontées à la même incompréhension sociétale. Mais cela suffira-t-il pour qu’elle assume sa soif d’un nouveau départ ? Et son amour pour Christine l’aidera-t-il dans son cheminement ?

Quand paraîtra ce billet, nous aurons quitté le printemps pour l’été et l’hiver sera une lointaine projection. Mais il nous restera, certainement, les papillons dans le ventre.

La thématique centrale de cette bande dessinée est celle de la séparation, initiée par une femme à ses 60 ans. Ce phénomène, observé d’abord aux Etats-Unis puis en Europe, porte le nom de « divorce gris » (en référence à la couleur supposée des cheveux des personnes concernées). Cette hausse des séparations chez les aîné·es de plus de 50 ans reflète une transformation des parcours de vie conjugaux. Elle s’explique, notamment, par l’allongement de l’espérance de vie, le changement de regard sur le mariage et la famille, l’indépendance financière des femmes, les moments de transition propres à ces âges (arrivée à la pension, départ des enfants du foyer…), etc. Les conséquences économiques et sociales qui pèsent sur ces personnes et leur entourage sont importantes. Pour en savoir plus, vous pouvez lire notre analyse sur le sujet.

On peut regretter le format court de cette bande dessinée (118 pages) pour aborder la question du deuil, sous ses formes variées. Les thématiques connexes sont effleurées quand elles auraient sans doute mérité davantage de profondeur et de nuances.

Il y a d’abord l’audace de la séparation initiée par Josy puisqu’ « il n’y a plus d‘amour entre nous (…) il n’y a que de l’habitude… », laquelle est soutenue par un peu de superstition – « si tu démarres, c’est que je fais le bon choix, sinon… » -, le frisson de l’aventure en van sans savoir très bien vers quel horizon, les doutes qui troublent l’esprit et le cœur de l’héroïne et qui ‘stationnent’ temporairement sur un parking de la commune.

Il y a aussi la culpabilité liée à la décision de partir – « Dois-je être condamnée pour être partie la première ? » -, décuplée par les remarques et les agissements de l’entourage de Josy : du harcèlement, du chantage affectif – « Tu as pensé à tes petits-enfants ? » -, et un retour forcé à la maison suite au malaise de l’héroïne. Pris dans leurs émotions, les protagonistes ne sont que reproches et jugement moraux, là où un pas de côté serait nécessaire pour ouvrir un espace de respiration et de dialogue.

Assez vite dans l’histoire, un peu trop vite pour Josy et peut-être aussi pour les lecteur·ices, arrive un nouvel amour féminin. On dit oui! aux planches d’Aimée de Jongh qui montrent l’intimité naissante entre deux femmes d’un certain âge. Dans la même veine, l’illustratrice a collaboré avec Zidrou pour la BD « L’obsolescence programmée de nos sentiments » (dont je vous recommande chaudement la lecture).

La sororité intra et intergénérationnelle traverse la bande dessinée : Josy trouve du soutien auprès de femmes qui ont vécu ou vivent encore la même épreuve ; elle noue également une amitié avec une plus jeune maman solo – avec cette dernière, on lit la précarité qui va souvent de pair avec le courage de quitter un environnement néfaste.

Si vous croisez un chat noir en refermant cette bande dessinée, c’est peut-être que le temps est venu de (re)conquérir votre liberté amoureuse !

 

Elodie

 

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