« La domination adulte. L’oppression des mineurs » d’Yves Bonnardel

D’emblée, le titre de cet ouvrage interpelle : « la domination », « l’oppression », des mots forts, qui, mis côte-à-côte avec « adulte » et « mineurs » nous poussent à réagir. Quand on parle d’enfants, que les adultes et la société dans son ensemble ont à cœur de protéger, peut-on réellement parler de domination et d’oppression ?

D’après Max Weber, la domination fait référence à « la possibilité de contraindre d’autres personnes à infléchir leur comportement en fonction de sa propre volonté »[1]. Sous cet angle, on comprend déjà mieux que l’on puisse faire référence à la relation inégale qui existe entre les mineur·e·s et les adultes. Pour autant, cette réflexion vient à contre-courant des discours répandus autour de « l’enfant-roi » ou de « l’enfant tyran » qui ne supporterait pas la frustration, et en viendrait jusqu’à inverser le rapport de pouvoir hiérarchique en imposant ses propres règles de fonctionnement à la famille[2]. L’auteur parvient néanmoins à pointer de manière particulièrement perspicace, à force d’exemples s’appuyant sur l’expression de la parole des enfants et des jeunes, le fait que la domination des adultes sur les mineur·e·s est toujours bien réelle.

Il souligne ainsi les paradoxes de notre société, d’un côté on estime que les jeunes sont suffisamment responsables pour être punis selon les mêmes principes que les adultes (notamment en voulant diminuer l’âge de la responsabilité pénale), mais de l’autre, on ne les juge pas suffisamment responsables pour bénéficier de certaines prérogatives qui sont accordées uniquement aux adultes (comme par exemple le droit de voter ou de créer son entreprise).

Pourquoi interdire aux mineur·e·s de conduire une voiture, sachant que l’accès au permis de conduire est de toutes façons conditionné à la réussite d’un examen ?

Pourquoi interdire le travail des enfants, et pas plutôt se battre pour des conditions de travail dignes, comme le revendique les organisations d’enfants et d’adolescents travailleurs de par le monde[3], ce qui permettrait aux mineur·e·s qui le souhaitent de s’émanciper de la tutelle des adultes en pouvant disposer librement des ressources de leur travail pour se garantir de meilleures conditions de vie ?

Enfin, comment peut-on encore considérer l’espace familial comme le lieu idéal pour assurer la protection de l’enfant, quand on sait que la majorité des violences s’exercent au sein même de la famille ?

Ce livre parvient de façon assez magistrale à remettre en cause nos croyances et logiques profondément ancrées par rapport au statut de mineur·e, et son message essentiel peut se résumer à cette citation :

« Plutôt que priver les mineurs de tout pouvoir sur leur vie pour les protéger de ce que nous vivons nous-même, on ferait mieux de changer ici et maintenant, individuellement et collectivement, nos propres conditions de vie. » (p.206)

Pourquoi lire ce livre quand on lutte contre l’âgisme ?

L’âgisme fait référence aux « formes de discriminations, ségrégations, mépris fondées sur l’âge »[4]. Cela concerne donc tout autant les personnes âgées que les plus jeunes. Pourtant, les auteurs·trices qui s’intéressent à ce sujet choisissent généralement de se pencher sur l’un ou l’autre de ces publics, et rarement sur les deux de façon simultanée. Pourtant, il y a des parallèles à faire entre la situation vécue par les enfants et les jeunes, et celle vécue par les personnes âgées, des liens qui gagneraient à être davantage mis en lumière afin de porter un message commun, intergénérationnel. Aussi, la solidarité entre les générations situées au début et à la fin de la ligne de vie doit permettre de rappeler que, peu importe leurs âges, mineur·e·s et seniors sont avant tout des êtres humains à part entière, et que notre objectif commun est bien de garantir les droits et de meilleurs conditions de vie à tout être humain, quel que soit son âge.

Thérèse Devillers

Pour vous procurer ce livre :

Bonnardel, Y. (2020), La domination adulte. L’oppression des mineurs, Le Hêtre Myriadis.

 

[1] Cité dans Gérard Mauger, « Domination », dans Anthony Glinoer et Denis Saint-Amand (dir.), Le lexique socius, URL : https://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/154-domination, page consultée le 20 October 2025.

[2] Pour approfondir le sujet : Janine RENIER et Hannelore SCHROD, « L’enfant-roi et sa famille, l’enfant-tyran et sa famille, leurs environnements », Thérapie familiale, Genève, 2008, Vol. 29, No 1, pp. 103-118.

[3] Depuis les années 1975, des organisations d’enfants et d’adolescents travailleurs (EJT) existent dans plus d’une trentaine de pays du tiers-monde, qui regroupent plusieurs dizaines de milliers d’enfants (Leroy, A., « Contre le travail des enfants ? Présupposé à débattre » in « Contre le travail des enfants ? Points de vue du Sud », Alternatives Sud, Vol. 16-2009/1, Centre Tricontinental et Syllepse, 2009, p. 28). La plupart se prononcent ainsi explicitement contre la Convention international des droits de l’enfants (CIDE) et pour le droit au travail, contre l’exploitation.

[4] Définition de l’Observatoire français de l’âgisme, citée dans Vercauteren, R. (2011). Dictionnaire de la gérontologie sociale. Eres.

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