Vieillir & Jouir : le regard de Lucie Liveyns, référente EVRAS en maison de repos

Ça fait quelques mois que je planche sur la thématique de la vie relationnelle, affective et sexuelle (VRAS) des personnes âgées. La sexualité (qui intègre les dimensions précitées), au même titre que la vieillesse, est socialement construite et située. Deux principaux récits ont traversé l’histoire de la pensée occidentale : le mythe de l’asexualité et celui d’une sexualité débridée #génération 68. Entre ces deux pôles, toutes sortes de sexualité sont vécues par des seniors ordinaires.
Pour en parler, j’ai rencontré la lumineuse Lucie Liveyns, éducatrice spécialisée et référente EVRAS (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) à la Résidence Malibran ACIS ASBL.
D’où viens ton intérêt pour la personne qui vieillit et la vie intime ?
J’ai été éduquée par mon arrière-grand-mère d’où je tiens mon rapport sensible à la personne âgée et aussi au corps, au corps vieillissant. Cette sensibilité envers ce public m’a suivie tout au long de mon cursus en tant qu’animatrice puis qu’éducatrice spécialisée. Je souhaitais accompagner la multitude de sphères qui compose un individu -d’où le master en sciences de la famille et de la sexualité pour lequel j’ai rédigé un mémoire sur « Une chambre d’intimité en maison de repos et de soins ? » et réalisé un stage à la résidence Malibran. Le projet « Parlons d’amour » mis en place à cette époque a mené à la création du poste de gestion de projets (17 sont en cours aujourd’hui !) dont celui de l’EVRAS qui m’anime toujours autant.
Comment l’EVRAS a cheminé au sein de la résidence ?
La sexualité s’est fait une place au sein de l’institution, malgré les réticences initiales, parce qu’il y avait des situations concrètes à traiter : que faire face à des couples qui se forment au sein de l’établissement ? que mettre en place lorsque l’un·e des partenaires entre en maison de repos et que l’autre reste à domicile ? Et d’identifier que le plus gros frein pour aborder ces questions-là provenait des équipes qui ne sont pas (ou si peu) formées dans leur cursus à la vie intime des personnes âgées.
J’ai commencé à aller dans les étages à la rencontre des équipes paramédicales, de soins, d’entretien, etc. Je partais de la notion d’amour et récoltais leurs représentations, façonnées par un vécu, une culture, une religion propre à chacun·e. Lors des groupes d’échanges, j’ai abordé les transformations du corps vieillissant : au niveau physique (le corps et le changement de ses réponses sexuelles), social (la pension, le deuil…), et psychologique (rapport à soi). Puis, j’ai touché à la notion d’intimité : le cadre légal en Belgique, le consentement, le désir sexuel, les sexualités et j’insiste sur le pluriel de ce mot ! etc. Vingt-six nationalités composent les équipes de la résidence ; il y a une réelle nécessité de parler un langage commun pour aborder l’intimité des seniors.
Aujourd’hui, la formation aux équipes dure une journée avec un apport théorique au matin et des exercices de terrain l’après-midi. Elle est donnée avec le médecin coordinateur, Docteur Tihon François, aussi très intéressé par le sujet. Le but est de réfléchir et me mettre à disposition des travailleurs sociaux, des ressources pour agir du mieux possible quand une situation se présente ; par exemple : un homme me parle de son homosexualité, quelles phrases « coup de cœur » peuvent nous guider pour lui répondre et lui permettre de s’exprimer sans jugement.
Quels sont les plus gros clichés (= représentations sociales) qui collent au caleçon de la vieillesse et de la sexualité des personnes âgées ?
Les représentations qui reviennent le plus, c’est : « les personnes âgées oublient », « elles sont moins efficaces, moins belles, moins intéressantes… ». Et, certains membres du personnel pensent la résidence avant tout comme leur lieu de travail et pas comme la maison, le lieu de vie de l’habitant·e. Cette limite physique ne permet pas de penser l’intimité de la personne âgée ! Du coup, penser la sexualité peut faire ressortir des phrases telles que : « ça n’existe pas, c’est honteux, c’est dégueulasse », « elles sont fragiles et peuvent souffrir de douleurs pendant les rapports ».
Que ce soit en dehors et dans le champ de l’intime, les représentations sont confrontantes, violentes : une personne âgée n’est plus un homme, une femme, c’est un objet de soins.
Et les personnes âgées, elles-mêmes, qu’est-ce qu’elles en disent ?
Après avoir sensibilisé les équipes, le sujet a été abordé avec les habitant·es et avec beaucoup de curiosité de leur part. Un monsieur m’avait dit : « on s’occupe plus de mes problèmes de vue que de mon sexe ! », une autre : « la direction est audacieuse de vous avoir embauché pour ça… car pour nous, c’est fini ça ! ». Le stéréotype « ça ne se fait pas / c’est plus de mon âge » est bien intériorisé donc parler de sexualité de manière frontale ne marchait pas. Et puis, ils et elles ne me connaissaient pas et n’étaient pas à l’aise.
Alors, je leur ai demandé de choisir une chanson d’amour qui les reconnectaient à des sentiments, des émotions, des souvenirs et on les a écoutées ensemble. Le projet « Parlons d’amour » était lancé.
Après ces premiers pas, beaucoup de temps d’échanges en individuel ont été débloqués. J’ai mobilisé des outils psycho-éducatifs EVRAS, principalement des livres, ou fait appel à des organismes extérieurs comme l’asbl Aditi WB qui propose un accompagnement à la sexualité. L’écoute active au sein d’un climat de confiance, sans jugement et centré sur le vécu de la personne est l’un des premiers outils pour accompagner le plus intime.
Comment est intégrée l’EVRAS dans le quotidien des personnes qui vivent et celles qui travaillent à la résidence Malibran ?
Notre philosophie est de ne pas être dans une promotion « sous les feux des projecteurs ». La vie intime fait partie intégrante de l’individu donc il n’est pas nécessaire, selon nous, de la visibiliser à outrance. Normaliser cette thématique passe par : glisser des livres dans la bibliothèque dont certains disparaissent en une semaine ! C’est le cas d’un recueil de poèmes basés sur cinq récits de vie relationnelle, affective et sexuelle, récoltés et mis en forme par une de nos stagiaires, Chloé Sbile. Une résidente, anciennement sociologue et passionnée d’écriture, en a fait des poèmes. Dans notre bibliothèque, on trouve aussi les BD Le Plongeon (S. Vidal), L’obsolescence programmée de nos sentiments (Zidrou), Plutôt jouir ! (S. Meralli), etc. Des livres plus évocateurs sont aussi disponibles à la demande d’un·e habitant·e ou via les équipes.
Avec la psychologue clinicienne, Ophélie Viez, nous organisons aussi des « ateliers papote », deux fois par mois, sur une thématique surprise. Pendant 1h30 et en petit groupe de six personnes, on peut parler de sujets comme : le chez soi, le rapport au corps, la VRAS, les émotions, le deuil, le courage, l’amitié, etc.
Comment accompagnez-vous les personnes désorientées ?
En tant que personne extérieure, on ne sera jamais sûre à 100 % des motivations de chacun·e à aller vers l’autre. Ça peut être l’expression d’un désir inassouvi, le besoin d’être touché·e, d’être en présence, la projection d’un temps passé au présent… C’est le flou avec lequel on doit composer. Nos équipes sont attentives au non-verbal ; par exemple, est-ce que monsieur ou madame continue de sourire ? Est-ce qu’on observe un pas de recul de l’une des deux personnes quand l’autre continue d’aller vers elle ? Il y a-t-il un changement de comportements, d’attitudes chez les partenaires qui ressort des moments du quotidien ?
Il existe des outils comme les poupées de chiffon avec des organes génitaux, surtout utilisées avec des personnes qui ont connu des situations de violence sexuelle. L’objet permet une mise à distance en même temps qu’un effet miroir. On peut aussi utiliser des pictogrammes, la communication verbale et non verbale, le système des drapeaux (‘flag system’) développé par la Fédération laïque de centres de planning familial (FLCPF), etc.
Et puis, il est important de constituer un groupe de personnes référentes pour pouvoir discuter, ensemble, de ce qu’il se passe. Dans la résidence, on en compte cinq et chacun·e a reçu la formation EVRAS que j’ai créée pour pouvoir se sentir à l’aise avec la place à prendre ; que ce soit pour une intervention sur le terrain, pour la création d’outils ou pour des moments de réflexions.
Y a-t-il une réalisation dont tu es fière et que tu souhaiterais partager ?
Avec la psychologue Ophélie Viez, et sous le regard critique des habitant·es, on a créé le jeu de plateau « M. Tendresse ». Le but est simple : en partant de la case « départ », dès le dé lancé, vous êtes amené·e à tirer une carte de couleur associée à la case sur laquelle votre pion se trouve. Il y a six catégories de cartes : Genre, Famille, Amitié, Sexualité (« soft » et « spicy » -cette dernière étant une demande des habitant·es !), Amour et Débat. On peut répondre à la question posée, lancer le débat ou apprendre quelque chose grâce aux cartes « Le saviez-vous ? ». Un guide des concepts clés est en cours d’élaboration pour disposer d’une base commune avant toute discussion. Ce dispositif psycho-éducatif a pour objectif de dénouer la parole et de déconstruire nos représentations et tabous sur la VRAS en institution, telle une première porte vers l’accompagnement de l’intime. Le jeu a déjà été présenté à l’ITAV (It takes a village – le projet de la Fondation Roi Baudouin pour « construire aujourd’hui les maisons de repos de demain »), au salon enVIE d’amour organisé par l’AVIQ… On regarde aujourd’hui pour le faire breveter et obtenir une plus large diffusion.
Lucie et moi avons lancé une partie qui nous a clairement mis les neurones en ébullition. Le contenu est assumé et « sans détour » ; il est direct, et peut-être confrontant selon le vécu de chacun·e. D’où la nécessité que les accompagnateur·ices du jeu le découvrent en amont et soient en mesure d’accueillir les émotions susceptibles d’émerger. L’utilisation de « M. Tendresse » est recommandé à partir de 14 ans et jusqu’à 110 ans. La vie relationnelle, affective et sexuelle évolue, que ce soit dans son rapport à soi et/ou entre les générations. Je trouverais ça pertinent de jouer en mixant les publics pour que chacun·e puisse se raconter, entendre le vécu de l’autre et peut-être même le comprendre.
Voici quelques cartes que l’on a joué et que je vous partage ici pour vous amener, je l’espère, à de (ré)jouissantes réflexions ! : « Qu’est-ce qu’une ‘preuve’ d’amour ? » ; « Est-il possible de créer une famille avec des amis ? » ; « Est-ce que je préfère toucher ou être touché ? » ; « Est-il possible de vivre une vie sexuelle épanouissante (en solitaire ou à plusieurs) en institution ? » ; « Pensez-vous que la sexualité évolue avec l’âge ? » ; « C’est quoi l’amour de soi ? ».
Rencontre avec Lucie réalisée en août 2026 – propos recueillis et mis en forme par Elodie
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