« Glissements » de Thierry Müller

C’est dans un contexte un peu particulier que ce livre m’est tombé entre les mains. En effet, son auteur a adressé son ouvrage à notre association, pensant certainement, à juste titre, que le sujet nous intéresserait. Il y est question de son histoire de vie, en tant qu’aidant proche de sa mère, qu’il a accompagnée d’abord quelques mois en vivant avec elle dans son appartement, puis en maison de repos.

Forcément, l’enquête menée par Victor Castanet en 2022 dans son livre « Les Fossoyeurs », qui avait fait grand bruit à l’époque, me revient en mémoire. Qu’en est-il de ce livre ? Vais-je découvrir le versant belge de la même histoire ? Comment un proche aidant va-t-il s’emparer de ce sujet hautement sensible et en même temps dont il est tellement important de parler, encore et encore ?  

La curiosité m’a conduite à ouvrir ce livre dès que nous l’avons reçu, et rapidement, la lecture m’a captivée. Cet ouvrage, en plus d’être très agréable à lire, est pour moi intéressant à plus d’un titre. 

Tout d’abord, une fois n’est pas coutume, c’est un aidant qui prend ici la parole. Au nom de sa mère, car cette dernière n’a plus la capacité, l’énergie, ni même l’envie de le faire. Mais surtout en son nom propre, en tant qu’aidant, qui se pose beaucoup de questions par rapport à son rôle et exprime ses inquiétudes, ses doutes, ses joies et ses peines, et aussi en tant que potentiel futur résident de maison de repos lui-même, d’ici quelques années.  

Ensuite, la question de l’aidance est abordée tout au long de l’ouvrage, davantage encore dans la première moitié. L’auteur y raconte avec beaucoup de sensibilité le parcours qui l’a mené à prendre la décision de venir habiter avec sa mère, la mise en place d’aides à domicile, jusqu’à la réflexion autour d’une entrée en établissement. Projet qui s’est accélérée suite à une chute, avec une entrée en séjour temporaire tout d’abord, puis l’installation en établissement s’est finalement révélée définitive. Et tout au long de ce chemin, nous accompagnons l’auteur en navigant entre la peur et le soulagement, la colère et l’apaisement, la tristesse et la joie, l’espoir et la résignation. Un parcours qui n’est pas linéaire, qui n’est ni blanc ni noir, mais fait d’allers-retours et de nuances de gris, comme l’est la vie finalement. 

De plus, au-delà de l’aspect récit de vie très bien retranscrit, cet ouvrage est complété par une analyse de l’environnement de l’établissement, faisant ainsi entrer en jeu un nouvel acteur-clé dans l’accompagnement : les membres du personnel de l’établissement. A travers des observations, des entretiens et des échanges informels, l’auteur parvient à prendre du recul sur sa propre situation d’aidant. Il propose une analyse, qui, même si elle est située à l’échelle d’un établissement précis et l’auteur le rappelle d’ailleurs régulièrement, se repose aussi sur toute une série de ressources citées en fin d’ouvrage. Cela lui permet d’inscrire son témoignage dans une analyse plus large des systèmes de domination existants, aux croisements du capitalisme, du sexisme et du racisme. 

Enfin, l’auteur, de par son passif militant dont il ne se cache pas, parvient à se faire rencontrer ici les revendications des aidant∙e∙s et des résident·e·s d’une part, et des membres du personnel d’autre part. Il est conscient en effet qu’il est impossible d’œuvrer pour le bien-être des résident∙e∙s sans s’inquiéter de celui des travailleurs – qui sont le plus souvent des travailleuses. Créer des espaces de rencontre et de partage entre les différents protagonistes pour trouver des solutions communes apparait comme indispensable. Mais si des changements peuvent être envisagés à petite échelle, le besoin est criant de revoir collectivement le paradigme de l’accompagnement des personnes âgées en fin de vie dans notre société. 

Ce livre a le mérite de contribuer à la prise de conscience de l’urgence de la situation du point de vue des aidant∙e∙s, en pointant les défis les plus urgents à relever qui sont à envisager collectivement. Ces défit sont l’augmentation en nombre du personnel soignant, la mise en œuvre effective de protocoles d’accompagnement vers l’institutionnalisation, et le décloisonnement des lieux de vie. En conclusion, une lecture bienvenue et nécessaire, face à des enjeux qui nous concernent toutes et tous, collectivement. 

Pourquoi lire ce livre quand on lutte contre l’âgisme ? 

Lutter contre l’âgisme, c’est déconstruire les stéréotypes. Dans l’imaginaire collectif, « personne âgée » est égal à « maison de repos ». Hors, en Belgique, environ 6% des personnes de plus de 65 ans vivent en maison de retraite (MR ou MRS)1, c’est donc loin d’être une majorité. Ceci étant dit, même s’il est important de lutter contre ce cliché qui lie systématiquement le vieil âge à la dépendance, il s’agit là d’une inquiétude légitime qui préoccupe beaucoup de personnes vieillissantes et leurs proches. A ce titre, cet ouvrage retranscrit très bien, à hauteur d’aidant, le jeu d’équilibriste complexe qui se joue entre favoriser la liberté et l’autonomie de la personne d’une part, et le besoin d’assurer sa sécurité et sa protection d’autre part, et comment le choix du lieu de vie se trouve au cœur de cette réflexion. Lutter contre l’âgisme, c’est aussi veiller à apporter à la personne le niveau d’aide dont elle a besoin, ni plus, ni moins, et favoriser sa liberté de choisir autant que possible. Un principe pas si simple à mettre en place dans la réalité, comme en témoigne ce livre avec beaucoup de justesse et d’humilité, en particulier dans ces moments de « glissements ». Lutter contre l’âgisme, c’est finalement rappeler que la personne âgée est avant tout une personne humaine à part entière, avec sa personnalité, son vécu, son état de santé et son humeur, qui peuvent aussi fluctuer, et qu’elle évolue elle-même au milieu d’autres êtres humains (aidant·e·s, soignant·e·s. autres professionnel·le·s et résident·e·s) qui ont eux aussi leurs propres personnalités, vécus, humeurs, niveaux de formation, etc. Lutter contre l’âgisme implique donc de prendre en considération tout cela, et c’est ce que permet cet ouvrage. 

Pour aller plus loin : 

En parallèle de ce livre, l’auteur a créé une conférence gesticulée qui s’inspire de son livre : « Au cœur de l’Or gris : pour en finir avec les maisons de repos commerciales ». Dans cette conférence, qui mêle de façon intelligente et équilibrée « savoirs chauds » (expérience personnelle) et « savoirs froids » (analyse), Thierry Müller approfondi l’étude de ce géant du secteur de l’or gris qu’est la multinationale KORIAN. Avec une approche artistique mêlant poésie, chant et théâtre, il témoigne du fonctionnement de cette entreprise commerciale où le profit prend le pas sur le bien-être des résident·e·s. La conférence est présentée en quatre actes :  

  1. Le placement : entre déchirement et séduction
  2. L’arrière du décors : la machine de guerre d’une multinationale de l’Or gris 
  3. L’usine à soins : au cœur de l’exploitation d’un personnel à bout de force, les effets délétères sur les résident·e·s 
  4. Semer la graine de la révolte : multiplier des groupes d’aidant·e·s proches   
  • Prochaines dates : les 23 avril à 13h30 et 24 avril à 19h30 au CPCR, rue jonruelle 11, 4000 Liège  

Thérèse Devillers 

 

Pour vous procurer ce livre : 

Müller, T. (2025), Glissements, Edern. 

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