Élégance, cheveux blancs et classe sociale

Le billet de Béné – Février 2023

Je viens de me plonger dans l’ouvrage autobiographique « Une apparition » de Sophie Fontanel, cette journaliste influente gentiment remerciée par le magazine Elle à 53 ans car, selon ses huiles, « tu comprends, on a moins de désir pour toi ». Elle y raconte comment elle s’est décidée à laisser apparaître ses cheveux blancs bien cachés jusqu’alors sous des teintures marrons. Son livre fait la chronique de cette transition, retraçant ses questionnements, déconstruisant ses propres préjugés, listant les réactions de son entourage, de ses proches, de sa coiffeuse et d’inconnu·e·s.

Un magnifique livre, que je ne peux que recommander. A travers ses pages, on découvre toute l’imbrication de l’esthétique, du vieillissement et du sexisme. Le fait que les cheveux blancs des femmes soient politiques ne peut plus être ignoré lorsqu’on le referme.

Pourtant, une remarque, à propos de laquelle Sophie Fontanel n’élabore pas, me reste en tête comme un acte manqué dans cette chronique. Vers le milieu du livre, elle rapporte un échange avec un de ses amis, qui lui dit que finalement, personne ne la trouve moins attirante avec ses cheveux blancs puisqu’elle a, je cite, « du cheque’s appeal ». C’est vrai que Sophie Fontanel est une femme mondaine, ayant écrit et travaillé pour les plus grands magazines parisiens. Au travers de son livre, on la découvre d’abord à Saint-Tropez, puis à New York, et sa coiffeuse est bien celle des têtes les plus huppées de Paris.

Ce qu’une femme peut se permettre sans être calomniée, prise en pitié ou en dégoût est-il une question de classe sociale ? Si il est vrai que Sophie Fontanel a dû supporter des remarques aussi acerbes que stupides, elle a surtout rencontré un énorme soutien sur les réseaux sociaux, ou elle postait régulièrement des photos de sa transition capillaire. Je ne peux m’empêcher de penser au fait que, par exemple, ce qui est jugé « ghetto » et « vulgaire » sur les jeunes femmes noires de quartiers populaires, est célébré comme avant-garde sur d’autres (Kim Kardashian et son clan, par exemple, qui s’inspirent souvent de l’esthétique afro-américaine populaire). Je ne peux également que me rappeler avoir déjà croisé tant de femmes aux repousses de racines blanches, mais aux traits biseautés par des vies d’ouvrières ou de misère et ne m’être jamais dit « mais quel courage, quelle révélation, quelle avant-garde ! ». Chez elles, ces repousses évoquent plutôt un laisser-aller, un renoncement, voir une négligence. Pourquoi ai-je trouvé le livre de Sophie Fontanel et ses photos si révolutionnaires ? Est-ce parce que, pour la première fois, ce qu’il est commun de croiser lors de mes trajets en métro, je le voyais enfin sur la tête d’une femme… aisée, au parcours glamourisé, à la vie rêvée ?

Je reste persuadée que ce livre et sa démarche sont essentiels, et je ne peux que célébrer son succès comme une avancée. Mais s’il aborde avec brio cette imbrication de l’esthétique, du vieillissement et du sexisme, je crois qu’il faut la compliquer un peu et y ajouter cette fameuse, vaste et difficile question de classe sociale. Finalement, les cheveux blancs sont encore bien plus politiques que je ne le pensais.