Nager sa vie – Journal d’un nageur

Accro à l’adrénaline depuis son plus jeune âge, le poète Al Alvarez se voit obligé de ralentir car son corps de plus de 70 ans ne suit plus son goût du risque. Il décide donc de commencer à nager quotidiennement, été comme hiver, dans les étangs de Hampstead Heath, des fragments de nature sauvage nichés au cœur du nord-ouest de Londres et qu’il connaît depuis son enfance.

Il est bon d’être en vie.

Surtout quand l’eau opère sa magie habituelle : « L’impression de se baigner dans l’élixir de vie : j’y suis entré grognon, perclus de douleur et vieux ; j’en suis sorti délesté de quelques années. »

Il est bon d’être en vie.

Rouler jusqu’au parc, claudiquer jusqu’à l’étang – celui des hommes où l’eau est plus claire que celle de l’étang mixte pourtant préféré pour son écrin de verdure. Apprécier la compagnie des oiseaux ; le héron, les cygnes, les foulques, les mouettes, les bernaches, les canards… Plonger ou descendre par l’échelle. Nager jusqu’à la barrière, regretter quasi instantanément de n’avoir pas poussé plus loin, revenir sur le dos les yeux rivés sur la palette de couleurs du ciel. Sortir, la peau légèrement rosé ou rouge écrevisse, revigoré et rayonnant de bien-être. Jeter un œil à la température de l’eau affichée sur le thermomètre high tech (au fonctionnement aléatoire) et la comparer à celle de son ressenti corporel – « Nager ne devient un sujet digne d’écriture que lorsque la température descend et que ça devient un défi. » Se sécher dans le coin vestiaire, certains jours lézardant sous les rayons du soleil, d’autres se rhabillant au pas de course quand le froid empêche de renouer pantalon et chaussures. Echanger quelques mots et encouragements avec les habitués et les maîtres-nageurs amis – « Je crois que tous les nageurs qui viennent été comme hiver sont pareils. Les étangs sont les cimetières d’éléphants des anciens athlètes. Nous allons y mourir, heureux d’être dehors au grand air (…) ».

Il est bon d’être en vie.

« ‘La décrépitude du corps est sagesse’, a dit Yeats. Il avait tort. C’est la fin de la sagesse, la fin de la curiosité, la fin de l’énergie intellectuelle et physique, la fin de l’appétit et du plaisir. La décrépitude du corps est une prison. (…) Voilà comment ce qui a commencé comme un journal de nage se transforme en une chronique du vieillissement. » Plus les années passent, plus la narration de la baignade se condense et s’effiloche. Comme si, à mesure du temps qui passe, on écumait l’eau de l’étang pour ne relater que l’essentiel – « l’horizontalité et son tiercé gagnant, la nage, le sexe et le sommeil. » Mais peut-être aussi parce que les yeux du narrateur sont rivés au sol pour ne pas tomber à cause de cette foutue cheville ou de cette cheville foutue. – « Vieillir n’est qu’une question de stratégie physique – comment faire ce qu’on veut avec les ressources défaillantes à sa disposition – et la frustration est infinie. »

Il est bon d’être en vie.

« Je ne suis pas seulement déprimé par mon état actuel. Je suis indigné. » Ce sentiment de colère met le narrateur en mouvement, chaque jour, en suivant la maxime de Beckett : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » Dans le même temps, il s’émerveille de la lumière dorée qui filtre à travers la fenêtre du bureau ou du parfum de l’aubépine en fleur. Et. Car la vie est un balancement constant entre l’un et l’autre. La vieillesse n’échappe pas à cette ambivalence : la frustration, l’humiliation résultant de son propre regard et de celui des autres sur un corps qui s’affaisse ; et la jouissance d’être pleinement dans la vie – La vieillesse piégée « dans et par ce corps imbécile, cette pauvre épave, et je ne peux ni m’en libérer ni voir au-delà » et la vieillesse qui se voit « enfin octroyer la liberté de faire tout ce que je veux. »

Au fil des pages, on sort avec le narrateur par gros temps, on dîne avec sa femme et quelques ami·e·s, on s’échappe à Paradiso, en Italie, on bute sur l’écriture d’un article ou d’un livre, on entame une partie de poker, on écoute du classique… et on se répète souvent : « Encore une journée parfaite. »

On referme le livre avec la certitude empruntée à la comédienne américaine Bette Davis que : « Vieillir, c’est pas pour les mauviettes. »

Elodie

Al Alvarez, Nager sa vie – Journal d’un nageur, Editions Métailié, 2025.

A lire aussi :

Daniel Pennac, Journal d’un corps, Gallimard, 2012.

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