Le bien-être des seniors n’est pas une marchandise, mais un bien commun (carte blanche)

Est-il normal que le secteur des maisons de repos soit de plus en plus dominé par des investisseurs privés, parfois côtés en bourse et recherchant avant tout le profit ? Pas pour Deborah Dewulf, Maïté Frérotte et Jean-Pascal Labille (Solidaris). D’autant moins depuis le scandale Orpea, qui n’épargne pas la Belgique. « Le bien-être des seniors ne peut plus être une marchandise ».

Depuis plusieurs jours, partie de France, l’onde de choc provoquée par l’enquête du journaliste Victor Castanet[1] sur les pratiques d’Orpea, géant du secteur de l’hébergement des personnes âgées, a atteint la Belgique. Et pour cause, Orpea est également un acteur commercial important du secteur à Bruxelles et en Wallonie.

Cette situation nous interpelle en raison de la présence importante du secteur privé dans l’offre de lits de maisons de repos en Belgique et, encore plus généralement, de la prise en charge de la dépendance et du vieillissement.

La première question qui se pose est l’adéquation entre une mission essentielle du secteur de la santé et son « exploitation » par des sociétés privées commerciales (dont certaines sont cotées en bourse) qui y investissent en vue de générer du profit. Le mirage que constitue la « silver economy » a été souvent dénoncé par l’ensemble des acteurs non marchands du secteur de l’aide et des soins. Est-il éthiquement acceptable que l’hébergement des personnes âgées en maison de repos soit désormais dominé par des investisseurs privés parce qu’il constitue un secteur porteur de rentabilité ? Sachant que la croissance de la demande reste importante en raison de la hausse de l’espérance de vie et du vieillissement de la population tout en étant soutenue par l’intervention financière des régions dans les forfaits de soins des résidents.

La dégradation des soins et de l’hébergement dans les maisons de repos d’opérateurs privés à but lucratif n’est pas neuve. Sans jeter l’opprobre sur l’ensemble du secteur et en particulier sur le personnel qui exerce un métier aussi essentiel que lourd sur le plan de la pénibilité, on ne peut que constater que cette dégradation est un des symptômes de la financiarisation de l’hébergement des seniors.

Les effets pervers de cette marchandisation sont évidents : de plus en plus de maisons de repos répondent à une logique de maximisation du profit d’autant que ces placements sont présentés comme aussi rémunérateurs que sûrs aux investisseurs.

Les pouvoirs publics ont une mission essentielle dans ce domaine. Ils ne doivent pas se limiter au financement des séjours des personnes âgées au travers des forfaits de soins et à la subvention de la construction et de la rénovation des infrastructures. Les régions exercent aussi les compétences fondamentales que sont la fixation des prix et le contrôle des normes de qualité. La hausse des moyens d’hébergement facturés aux résidents, qui augmentent plus que le montant de la pension moyenne, est une conséquence directe du besoin de rentabilité et de l’insuffisance de la régulation des prix, comme l’a encore relevé une récente étude de la Cour des comptes[2].

Sans une refonte complète de l’approche du financement de la dépendance, nous serons encore souvent confrontés à ce type de révélations douloureuses. Le secteur public doit prendre ses responsabilités en matière d’investissement dans l’hébergement des personnes âgées si l’on veut éviter que la part du secteur privé commercial ne cesse d’augmenter et continue de faire du bien-être des seniors un investissement financier prometteur. Nous devons nous donner non seulement les moyens de limiter l’offre privée à but lucratif (en lui imposant un respect strict des normes d’encadrement) mais également d’augmenter la part de l’offre publique et non marchande.

Et, au-delà, il devient urgent d’avoir une vision politique globale de la prise en charge des aînés dépendants qui dépasse le cadre de l’hébergement résidentiel. L’hébergement ne peut plus être la principale réponse à ces défis. A fortiori quand cette réponse dépend en partie d’intérêts lucratifs. Cette vision globale passe par une appréhension fine des besoins de la population et la co-construction de réponses alternatives qui répondent à leurs besoins tout au long de la vie. Paradoxalement, cette épreuve sanitaire a démontré que les besoins des personnes âgées ne sont pas que… sanitaires. Elles ont besoin de soins, certes, mais également d’un réel accompagnement au sens large : de contacts sociaux, d’activités culturelles, intellectuelles, etc.

Plus que jamais, nous devons permettre aux personnes de choisir elles-mêmes comment elles souhaitent vieillir et garantir une offre adaptée à des projets de vie différents, en tenant compte bien entendu des inégalités sociales majeures qui entravent les libertés individuelles.

Le vécu du vieillissement n’est pas identique dans une villa 4 façades avec jardin et un support humain et logistique adapté que dans un appartement de quelques mètres carrés dans la précarité.

Durant la pandémie, de multiples métiers peu connus ont démontré une utilité vitale : on pense par exemple aux aides et soins à domicile qui permettent aux seniors, s’ils le souhaitent et le peuvent, de « bien vieillir chez soi » tout en gardant une certaine autonomie et vie sociale.

La valorisation et la reconnaissance sociétale de ces métiers « du domicile » doivent être renforcées. Le statut de ces très nombreuses femmes de l’ombre – elles sont très majoritaires – doit être amélioré : cela participe aussi au mieux-vivre des personnes âgées ou en perte d’autonomie. Il faut aussi pouvoir attirer des jeunes dans ces filières de formation.

Nous défendons aussi la reconnaissance réelle des aidants proches et un refinancement de l’aide et des soins à domicile qui doivent être la première alternative proposée alors que l’hébergement résidentiel doit, lui, relever d’un choix individuel ou d’une nécessité médicale.

Enfin, il nous faut développer urgemment les formes intermédiaires (court séjour, accueil de jour) qui sont un moyen de prolonger le bien vivre chez soi, de même que les formes alternatives à l’hébergement en maison de repos.

A l’évidence également, le caractère non-marchand du développement de cette offre nouvelle est plus que jamais essentiel, faute de quoi, c’est l’ensemble de l’offre de services proposant des solutions aux personnes vieillissantes et dépendantes qui deviendra un marché commercial, laissant sur le côté la très grosse majorité de seniors dont les revenus ne permettront pas d’y accéder. Le bien-être des seniors ne peut plus être une marchandise et doit être consacré pleinement comme un bien commun au service d’une humanisation de l’aide et des soins.

Deborah Dewulf, Directrice générale de la Fédération de Services à domicile
Maïté Frérotte, Secrétaire générale de Liages
Jean-Pascal Labille, Secrétaire général de Solidari/Union nationale des Mutualités socialistes.

[1] Victor Castanet, « les fossoyeurs », Fayard, 2022

[2] « Prise en charge des aînés dépendants en Région wallonne : situation actuelle et enjeux futurs », Cour des comptes, juin 2021.

Carte blanche publiée le 11 février 2022 : https://www.levif.be/actualite/belgique/le-bien-etre-des-seniors-n-est-pas-une-marchandise-mais-un-bien-commun-carte-blanche/article-opinion-1524263.html